Cependant
je suis trop perturbé
par cette question qui relève de
l’honnêteté
et/ou de la rigueur intellectuelle : Peut-on parler
d’un livre
que l’on n’a pas lu ? Quand bien
même il s’agit du
roman -intitulé « Les
Bienveillantes »-
qui se vend comme des petits pains, sans que l’on puisse
être
sûr qu’il soit lu comme un roman.
Autrement
dit : Est-il possible de se prononcer sur un livre
qu’on ne
veut pas lire ? Sans doute ce n’est pas possible
intellectuellement, sans doute faudrait-il se taire ou alors se
forcer à le lire…
Sauf peut-être si
l’on
refuse de s’engager dans la lecture d’un livre qui
imposerait de
se mettre dans la tête les confessions imaginées
d’un
bourreau.
Donc, tandis qu’on
s’échine
à traquer la moindre piste
d’intelligence, de se
trouver obligé de suivre pas à pas les
comportements
d’une ordure. D’être attentif aux
sentiments de cette
brute, de se glisser virtuellement dans son cerveau par
l’entremise
d’un auteur très documenté. Et
finalement de devoir
s’identifier, puisque la lecture d’un roman
l’implique, à
un personnage détestable et cela pendant des jours
de
lecture de neuf cents longues pages en
l’occurrence.
On peut aussi refuser cette
lecture parce qu’il ne s’agit pas de confessions
authentiques, en
effet ce ne sont pas des correspondances ou des notes qui,
toutes affreuses qu’elles aient été,
auraient
au moins présenté un intérêt
de preuve
historique.
L’auteur
prétend qu’il n’y a pas de paroles
vraies du bourreau. On
croit pouvoir affirmer que plus de soixante ans après les
événements en cause, l’homme
du 21e siècle qui imagine ces
confessions est
incapable de se représenter avec
vérité ce qu’était la
« mentalité »
de l’époque autant qu’il n’est
pas en mesure de
l’appréhender dans sa
réalité. Il y a ainsi la
quasi certitude d’une démarche
d’anachronisme autant que
d’édulcoration.
On
peut encore justifier sa révolte contre ce livre en raison
de
son titre choisi avant l’écriture du livre en
référence
à la mythologie grecque. Révoltant parce
qu’il sonne
complaisamment la bienveillance par rapport au sujet,
renvoie faussement à l’image de l’ange
gardien des
enfants d’une autre époque, celui qui veille et
protège…
Un titre du coup
trompeur puisqu’il introduit, comme toute la
planète France
le sait, aux confessions fictives d’un officier nazi, genre
de
personne guère bienveillante d’après ce
que l’on
sait. Un titre qui ménerait
sans s’en rendre compte
à comprendre les
bourreaux, ce qui constitue une raison suffisante pour refuser de
lire le livre.
On peut alors oui
revendiquer de se tenir à l’écart de ce
petit
événement éditorial qui pourrait se
révéler
être un événement cactaclystique pour
l’édition
(ne dit-on pas que plus rien ne se vend à part ce livre), en
ce qu’avoir acheté un gros
livre si médiatisé
donnerait l’impression d’avoir lu pour
l’année.
Surtout,
ce livre semble profiter sans gêne aucune d’une
tension
douloureuse présente dans le pays de la langue dans laquelle
il a été écrit…
Entre
d’un côté, une focalisation sur
l’entreprise nazie
d’extermination des Juifs d’Europe comme point
central de
l’Histoire qui donc s’arrêterait
à ce mi 20e
siècle.
Et de l’autre, une
résurgence
toujours possible des vieux démons du vichysme dont les
tenants les plus révisionnistes voudraient
faire croire
que l’occupation allemande n’était pas
si terrible, à
l’exception de quelques exactions. En tout cas ne
demanderaient que ça, faire croire que ce
n’était pas
l’horreur qu’on a dite, penser que les nazis
n’étaient
pas forcément des monstres, justifiant ainsi a posteriori
un passé de collaboration.
Mais
pourquoi cependant tant de critiques l’ont
défendu? Pourquoi
tout un milieu intellectuel s’est lancé dans la
louange,
sauf pour certains à en contester
l’historicité,
pourquoi donc ? Serait-ce que tout un milieu
littéraire
finirait par s’habituer à ce qu’il y ait
chaque année
un livre gravement scandaleux dont on parle une saison en quasi
exclusivité ?
Parce qu’ils
l’ont lu, me
répondra-t-on !
Donc retour au début,
s’ils
l’ont lu cela veut dire qu’à la
différence de ceux
qui ne le liront pas, ils se sont bourrés la tête
des
confessions imaginées d’un salopard de bourreau.
Il
y a peut être à
reconnaître le droit de refuser de lire ça, un
droit à
ne pas vouloir s’embrouiller la tête de ces
abominations. Et
aussi un droit d’écrire qu’on ne lira
pas ce livre au
titre trop bienveillant.