A
l’atterrissage, il est tout juste 8 heures, le commandant de bord
annonce qu'il fait 24°, ce que non sans plaisir je traduis aussitôt
en un 28/30° probable pour cette journée de début de printemp.
A
l'arrêt du bus qui m'a conduit dans le centre ville je trouve une
terrasse où je commande le premier cappuccino de la journée.
Et
où surtout je commence à relire « Les Tourments »,
roman que je suis en train de terminer.
La
semaine précédente je l'avais relu entièrement à nouveau (car ce
n'était pas la première fois que je le relisais), en apportant des
corrections ici ou là. Pas assez. A différents endroits, je n'étais
pas parvenu à régler les problèmes, je n'avais pas pu faire
autrement que repousser à une prochaine lecture.
Un
jour, j'avais demandé à l'éditeur MB, qui était aussi écrivain,
comment il faisait lui ? Et bien je passe et je reviens plus
tard, il m'avait répondu...
Mais
l'idée de reprendre encore le livre du début à la fin sur
ordinateur me décourageait à l'avance. Je l'avais trop fait au
cours de réécritures successives. De plus, je n'avais pas envie de
m'embarrasser de l’ordinateur, je fais toujours en sorte d'emporter
le moins d'objets possible quand je me déplace. Et puis, je ne
voulais pas être dans la peur de le perdre, et par conséquent de
perdre les données qu'il contenait. Je craignais de la trimballer
pendant tout le séjour, cette peur-là, comme un embarras.
J'avais
donc choisi d'imprimer le dernier état du texte et d'emporter ainsi
une copie papier.
Je
suis vite envahi d'un sentiment de bonheur à me trouver dans une
ville étrangère, son architecture et ses couleurs si différentes
de ce que je vois d'ordinaire m'enchantent. J'éprouve aussi très
vite une forme d'enthousiasme à travailler sur ce roman dans un lieu
nouveau. Comme si j'allais le confronter à cette ville, et en
l'occurrence à la langue que j'entends en fond sonore à travers la
musique de variété italienne diffusée dans ce café de Bologne,
ville d'Italie du nord...
Une
demi-heure passée, je demande un autre cappuccino, décidé à
avancer dans ma relecture avant de me rendre à l'hôtel Palace où
j'avais réservé.
Qu'est ce que je fais ? Je lis. Je bois le cappuccino par
petites gorgées, entre deux pages. Et je relis en corrigeant. Sans
me gêner, presque à la manière d'un correcteur. Faisant des
propositions comme si ce travail était extérieur à moi. Insérant
des variantes, remplaçant un mot par un autre, une expression par
une cousine. Raccourcissant une phrase par un point inséré en
son milieu, de sorte de débuter la suivante par une attaque même
relative !
Cependant
j'avais trop envie de découvrir l'Hôtel Palace où j'avais réservé.
Donc après un troisième cappuccino je m'y suis rendu, prévoyant de
patienter dans les salons s'il était trop tôt encore pour avoir la
chambre. Mais si, il y en avait une de disponible dès maintenant.
La
chambre ne me plait pas, pas trop, pas du tout. Du coup je pense que
je n'aurais pas aimé que tu viennes avec moi. Ou plutôt, je pense
que si tu avais été là, j'aurais demandé illico une autre
chambre.
Pour
moi, ça m'est égal, je m'en moque, par exemple de cette décoration
de chalet alpin. En réalité c'est une chambre sous les toits avec
des recoins qui auraient pu me plaire, mais qui aujourdhui ne me
plaisent pas. Sans doute parce que même si tu n'es pas venue, je me
sens avec toi.
Oui,
je ne l'aime pas parce qu'elle ne correspond pas à celle que j'avais
imaginée pour nous deux. Je m'y installe cependant, je vide mon
bagage, j'aime défaire mes affaires, transformer ma chambre en
domicile de villégiature...
Cependant
je ne vais quand même pas m'occuper à ça ! Donc au premier
doute « qu'est-ce que je fais ici ? » je me bouge et
je m'assois au bureau de la chambre, dont je perçois la fonction un
peu ridicule de bureau où l'on écrit des lettres
importantes. Et je travaille. Je reprends Les Tourments...
Mais
je ne peux pas y travailler longtemps, c'est trop dur. Donc je
redescends errer dans la ville.
Je
tourne à gauche sur le boulevard au lieu de tourner à droite d'où
j'étais venu, et me dirige vers la première terrasse que
j'aperçois. Je m'installe sans hésiter à une table, commande un
cappuccino et me remets aussitôt au travail. Là je ne lève guère
les yeux autour de moi. A part pour commander un autre cappuccino à
peine le précédent terminé.
Quand
même, je regarde les gens, je prends ce prétexte quand la
difficulté du travail est trop grande, d'avoir à regarder les
gens.
Pourtant je suis sûr et certain que je n'ai qu'une chose à
faire ici, travailler à ce roman.
Tout
comme je m'étais persuadé dans une autre ville, des années
auparavant, que je n'avais qu'une chose à y faire: écrire.
Pourquoi
d’ailleurs j'étais arrivé à cette conclusion ? Parce que je
m'ennuyais et me sentais seul. Parce que si je n'écrivais pas, je me
mettais à errer sans pouvoir m'arrêter, sauf à m'angoisser jusqu'à
être saisi de vertiges...
Jamais, ailleurs qu'ici, à Bologne, je n'avais confronté mon écriture au monde indifférent, au monde possiblement hostile. Jamais à ce point. J'y mettais une rage de liberté, une énergie de diable pour y arriver à travailler ce texte-là où je me trouvais. Ce qui équivalait oui, à le confronter au monde, à celui qui m'entourait, et même à ces gens qui pourtant ne faisaient guère attention à moi, en tout cas je le croyais.
Je
change de terrasse pour commander à nouveau un cappuccino. Je trouve
toujours une table libre parmi les gens qui viennent et s'en vont, et
il y en a des quantités de gens en ville qui se baladent et
s'arrêtent puis repartent. Surement en raison du soleil et de la
chaleur nouvelle du printemp, qu'il y a énormément de gens
dehors...
Je
m'en étais rendu compte en arrivant sur la rue principale qui
conduit à la grande place. J'avais en effet capté soudainement un
bruit formidable d'humains. J'en étais d'ailleurs resté ébahi un
moment. Non pas que je ne me sente pas
humain moi non plus. Je crois même faire partie de ceux qui aiment
vraiment les humains, et leur destin, et même leur destinée à
venir. Mais je ne les aime pas forcément quand ils font du bruit
collectivement, et surtout indistinctement.
Du
coup je m'étais éloigné vers des rues plus calmes, jusqu’à
trouver au hasard d'un croisement une petite place avec plusieurs
terrasses.
Oui
mais je n'arrive plus à bien travailler. Est-ce d'avoir bu trop de
cappuccinos ?
En
fait, une question m'a envahi la tête sans me lâcher. Qu'est-ce que
je fais là, je me dis ? Qu'est-ce que je fais à trahir ces
gens, eux qui prennent leur cappuccino ou leur soda en toute
tranquillité ? Tandis que moi je m'autorise à sortir de
l'instance générale pour écrire.
C'est
vrai, je me place hors de leur monde, je n'en suis au mieux qu'un
figurant extérieur. Absent en réalité, puisque je ne joue pas leur
jeu d'insouciance et de continuité. Je suis dans un monde inventé
par moi, que je peux même modifier comme je veux.
Bien sûr, je me
dis, puisque je peux changer la tournure de mes phrases...
En
fin d'après-midi, fatigué des terrasses ou n'en pouvant plus de
boire des cappuccinos, je suis repassé à l'hôtel décidé à me
forcer à y travailler une heure ou deux. Je me dis que si j'y
parviens, j'aurais revu toute la première partie du livre. Et comme
j'avais travaillé la seconde partie la semaine précédente, d'une
certaine façon j'aurais à nouveau revu entièrement le livre.
Et
après j'irai diner, ensuite je reviendrai à la chambre me changer
pour descendre au spectacle de YN, car je suis venu pour ça.
C'est
absurde, je vais diner seul mais j'ai l'impression d'être avec toi.
D’ailleurs, j'ai failli dire non au garçon qui en m'accueillant
m'a demandé si j'étais seul ? En tout cas sa question ne m'a
pas été désagréable. Parce que je me sentais avec toi.
À20h, je croise YN en bas de l'ascenseur, il dit
« Oh quelle bonne surprise ! »
À
21h, je me rends au salon, les comédiens entourent YN tous habillés
de costumes d'opéra. Je comprendrai le lendemain qu'il avait décidé
d'annuler le spectacle dont le projet était en effet de donner un spectacle dans
le salon de l'Hôtel Palace, sans déranger les clients. Comme moi,
qui venais justement en client.
Il
avait annulé parce que l’organisation lui avait mis des bâtons
dans les roues. Donc il avait décidé à la place de faire une fête
tout simplement, il lui avait suffi de trouver un sponsor pour le
champagne...
Tout
de même les comédiens vont jouer leur jeu, de sorte qu'à la fin je
suis envahi par l'impression qu'il n'y a que des comédiens dans ce
salon de l'Hôtel Palace !
Le lendemain, je décide de partir tôt et de me
diriger lentement vers la gare du bus qui va à l'aéroport. J'ai
trois ou quatre heures devant moi. Je peux découper ce temps pour
revoir la deuxième partie du roman puisque j'ai revu plus de la
moité du texte la veille.
J'emprunte la grande avenue bordée d'arcades sous quoi se trouvent
cachées de nombreuses petites terrasses ?
Je fais le chemin, je m'impose quelques pages à chaque arrêt, deux,
trois, cinq pages et dix si c'est possible. Entre-temps je regarde les
passants. C'est dimanche. Les gens s'attardent moins sur les
terrasses.
J'aimerais tellement que tu sois avec moi. Tu aurais certainement adoré ces arcades sans fin, si typiques de cette ville.
Parvenu au bout de l'avenue, j'avais presque revu l'entièreté du
texte. A part les dernières pages que je trouve trop inachevées
pour les traiter en public !
« Monsieur, Monsieur ! vous voyagez bien avec une autre
personne ? »
Je
venais de passer le contrôle, presque en courant, j'étais en
retard, on me tançait de me presser, l'avion allait partir. En fait
le bus, si on peut appeler ça un bus, conduisant les passagers sur
le tarmac.
« Oui,
mais non, elle n'est pas venue», j'avais crié en me
retournant sans ralentir ma course, comme je l’avais fait à
l'aller : « Non LA ne vient pas ! »